
Gaston L’Heureux, porte-parole de Diabète Québec, est décédé dimanche le 9 janvier 2011 à l'hôpital Sacré-Coeur de Montréal. Nous venons de perdre un être cher qui a su parler à tous ceux qui voulaient l'entendre de diabète dans son langage toujours aussi coloré.
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L’équipe de Diabète Québec
Rencontrer une personnalité est souvent en soi un paradoxe. On l'a vu évoluer devant les caméras. On s'est fait une opinion sur son caractère, sa vie, ses sentiments. Mais au fond, comme le dit si bien Gaston L'Heureux lui-même, on juge les gens à travers un prisme, bien entendu déformant.
Le temps passé en sa compagnie a fait apparaître un tout autre personnage, un personnage rarement vu du public. Un être quelquefois torturé, timide, plein de doutes, mais qui a su, peut-être grâce aSu diabète, trouver un équilibre, une sérénité et une nouvelle joie de vivre. Il est porte-parole de Diabète Québec depuis l'automne 1997, et il sait très bien transmettre cette joie de vivre.
Qui n'a pas connu Gaston L'Heureux comme animateur à la télé, depuis ses débuts alors qu'encore inconnu de tous, il animait dans les années 60 une émission hebdomadaire en provenance de Québec, émission qui laissait entrevoir un play-boy plein de verve. Puis, petit à petit, il est devenu l'enfant chéri avec des émissions comme Les Coqueluches ou encore Avis de recherche. Et depuis sept ans, alors qu'il se savait atteint du diabète, il anime une émission qui est l'antithèse de tout bon régime pour diabétique, l'émission Vins et fromages. Mais comme le dit Gaston L'Heureux, « J'aime faire à manger pour les amis, j'aime un bon plat, un bon verre de vin. Le tout est dans la mesure, dans le genre de plat qu'on prépare. Si je dépasse la limite permise, je me priverai ensuite. Mais qu'on ne me parle pas d'arrêter tout. On n'est pas obligé de devenir un ascète. »
Il y a huit ans, il apprenait qu'il avait le diabète. Peut-être était-ce inévitable, l'hérédité jouait contre lui. Son père avait épousé en secondes noces sa mère. Il avait 72 ans et était diabétique; sa mère en avait 26. Son demi-frère était atteint et sa mère aussi à la fin de sa vie.
Durant les premières années, Gaston n'avait pas pris au sérieux son diabète. Il prenait bien du Diabeta, mais il ne suivait aucun régime sérieux. On avait beau lui dire qu'il fallait changer, que les conséquences pouvaient être graves, il ne voulait rien écouter. « Il y avait un médecin de mes amis, des Îles-de-la-Madeleine, qui avait essayé de me faire peur. Mais je l'avais envoyé promener », dit-il.
Le diabète allait cependant lui jouer quelques mauvais tours. Il avait été de toute sa vie une personne assez renfermée sur elle-même malgré son image publique. Mais durant ces dernières années, il sentait des changements d'humeur profonds. Certains de ses amis en étaient arrivés à croire qu'il était en train de faire une dépression. « J'avais des amis, avoue Gaston, qui prenaient du lithium pour leurs états maniaco-dépressifs. Ils me disaient : Je suis comme toi. Tu devrais en prendre aussi. Moi qui n'avais jamais pris de lithium de ma vie. Les gens trouvaient que j'avais une façon négative de voir les choses. Un manque de rigueur des fois, avec des soubresauts caractériels. Quelqu'un qui pourrait avoir des problèmes de comportement. C'est ça le problème du diabète.»
Petit à petit, il perdait de l'intérêt dans tout ce qu'il faisait. Tout devenait difficile à faire : « On a tendance à être susceptible, moins endurant. Ma compagne pourrait le dire, j'ai été au bord de la détresse physique. Me lever le matin et ne pas être capable de trouver une chose objective. Je trouvais toujours un argument pour trouver que tout était « plate ». Ça a duré trois ans avant que j'en arrive à ce point limite. À ce moment-là je vivais des moments difficiles au plan professionnel, un désintérêt pour la carrière, un divorce, des difficultés financières, une nouvelle vie amoureuse. »
On avait beau lui dire de mieux se soigner, d'aller à l'hôpital rencontrer des spécialistes, les choses devaient aboutir à une crise: « Il y a trois ans j'ai fait une hyperglycémie. Ma glycémie était montée à près de 30 mmol/L. Encore un peu plus et j'étais dans le coma. Je ne faisais presque pas de tests. Je me sentais très mal. Je ne marchais presque pas. Je me traînais. Je n'avais presque pas d'énergie. À l'hôpital, je suis tombé sur une excellente endocrinologue. Tout de suite on m'a mis à l'insuline. Le lendemain, je rentrais à la clinique de jour. »
Cet événement a été un tournant dans sa façon de vivre son diabète.
« Il y a très peu de gens qui peuvent l'expliquer émotionnellement et scientifiquement. C'est au moment où un médecin s'est assis avec moi et m'a expliqué pendant près de 6 heures à quoi il fallait m'attendre, que j'en ai vraiment pris conscience. Sur le coup, j'ai pleuré. J'en parle et ça m'émeut encore. On pense tous qu'on est invulnérable. Tu te poses des questions sur ta raison d'être. L'importance de certaines choses par rapport à d'autres. Tu apprends à te rapprocher des tiens. Tu recherches de la sérénité dans ton travail. Tu apprends à gérer ton stress. »
Ce qui lui a fait sans doute le plus de bien, c'est de se retrouver avec d'autres personnes qui vivaient les mêmes problèmes, les mêmes émotions. De partager des joies, des tristesses, c'était une renaissance à la vie. « Cela a pris un an pour me rétablir. Il y avait l'euphorie du début, parce qu'avec l'insuline, on retrouve de l'énergie. Mais après ça tu oublies que tu dois avoir une surveillance constante. Tu penses que ça marche tout seul, que c'est magique. Mais il ne faut jamais oublier son lecteur de glycémie. Il faut enfin être comme un Sisyphe heureux, toujours condamné à remonter sa pierre. Mais heureux quand il arrive au sommet pour voir le paysage. »
Même avec toute la bonne volonté du monde, l'acceptation de la maladie est parfois difficile. Tout n'est pas comme avant, elle a eu le temps de miner la santé. « Tu as aussi d'autres problèmes, des problèmes d'ordre sexuel. Tu as des problèmes d'érection. Ensuite, tu as des cicatrices qui ne guérissent pas. C'est une attaque à tout ton système. J'ai beaucoup lu là-dessus. C'est l'acceptation qui est le plus difficile. C'est vraiment quand j'ai commencé l'insuline que j'en ai pris conscience. Ça a été l'acceptation. Quand on a un infarctus, on va sur le billard et on se fait opérer, point. Mais avec le diabète, pour moi, c'est toujours un ennemi. C'est comme si j'avais toujours derrière moi quelque chose qui me guette, qui me surveille et qui peut m'attaquer quand je m'y attends le moins. Donc il faut que je sois aguerri, que je compose avec, que j'essaie de déjouer, de me protéger. Mais l'attitude psychologique devant cette maladie est plus importante que n'importe quoi d'autre. »
« Tu prends conscience que tu as le choix de vivre plus longtemps ou de tout laisser tomber. J'ai choisi de vivre le mieux possible. Un de mes amis m'a dit que les plus belles années de production, c'est entre 50 et 65 ans. Je vais le prendre au mot. »
De l'aide, il en a eu. Il a un meilleur contrôle sur son diabète. Des consultations en clinique à l'hôpital Notre-Dame lui ont permis de retrouver une sexualité qui avait été rendue difficile quelque temps auparavant. Il s'estime chanceux de se retrouver durant une période où tous les espoirs sont permis : « Les moyens, on les connaît maintenant. Fort heureusement, la recherche nous permet d'espérer encore plus. Des implants qui arriveront, d'autres médicaments qui sont expérimentés et qui nous permettront d'arriver à la guérison. Je nous trouve chanceux quand je pense comment les gens vivaient avant qu'on ait trouvé des médicaments contre la maladie. On se faisait amputer, on devenait aveugle. Ce que j'en ai retiré de cette aventure, c'est la fragilité de la vie. L'auteur Gilles Archambault parlait, lui, du jour où, vieux, il perdrait ses sens. C'est un peu à ce moment-là que je me suis dit qu'il fallait essayer de vivre sa vie le plus confortablement possible, avec sa médication. Cette prise de conscience a été vraiment miraculeuse. Comprendre mon corps. Relativiser les choses. Avoir une espèce de dosimètre d'humeur. »
Ce n'est pas la première fois que Gaston L'Heureux accepte de défendre une cause, mais c'est la première fois qu'il y est aussi intimement associé. Qu'est-ce qui l'a donc poussé à accepter l'offre de Diabète Québec? Raymond Bouchard, qui est porte-parole depuis plusieurs années auprès de Diabète Québec, lui avait demandé de l'aider parce qu'il a un horaire très chargé. Gaston L'Heureux s'était souvenu alors des professionnels qui l'avaient aidé et des gens qu'il avait rencontrés lors des cours. Il croit que c'est un devoir de pouvoir aider les autres, comme d'autres l'ont fait pour lui. Il avoue ne pas être fort sur les mondanités. Par contre, il serait heureux de pouvoir participer à des conférences et de partager avec les gens les fruits de la recherche et les expériences de chacun.
L'avenir, il le voit avec beaucoup d'optimisme. « Quelquefois je triche, mais normalement je suis très rigoureux. Ce qui m'embête le plus, c'est le lecteur de glycémie. Des fois, je deviens tanné. J'ai les doigts sensibles. Mais on ne peut pas ajuster ses doses au pif. J'ai rencontré des gens qui avaient subi des épreuves tellement plus épouvantables, que je me demande comment j'aurais réagi. Lucien Bouchard est un bon exemple. Il faut être réaliste. Il me reste des tas de choses à voir et je veux les voir, l'ai le goût de voyager, de lire, d'être heureux. »
Source : Plein Soleil - Automne 97, Marc Aras, directeur des communications Diabète Québec.